
Morse ou baleine porcine (gravure du 16ème siècle) ? Source : Musée Vivant du Roman d'Aventures / Muséum d'Histoire Naturelle de Lausanne
Certains monstres fabuleux ont, au fil du temps, acquis une existence certaine, grâce à des preuves irréfutables. Pourtant, ils restent ancrés dans la légende.
Au Moyen Âge, ce sont les récits scandinaves et islandais qui donnent le plus d’informations sur les cétacés. Le principal de ces textes, le "Speculum Regale", paru au milieu du 13e siècle, décrit diverses espèces de cétacés vivant dans les mers autour de l’Islande. Ces monstres sont décrits comme féroces et cruels, détruisant navires et hommes.
Au Moyen Âge, les marins islandais craignent ce qu’ils appellent les "baleines du diable". Il est même interdit de prononcer leur nom en mer (sous peine de privation de nourriture !), car si l’on en parle, elles s’approchent du bateau et tentent de le détruire …
D’ailleurs, certains d’entre eux pensent que les baleines sont friandes de chair humaine et qu’elles restent pendant une année entière à l’endroit où elles ont trouvé ce type de nourriture. Les marins évitent donc les hauts-fonds où des baleines ont déjà coulé des navires.
Plus généralement, les baleines sont qualifiées par les marins de "tueuses".
On trouve dans de nombreux pays des histoires de marins prenant par erreur une baleine endormie pour une île… Pour exemple : la légende de Saint Brendan l’irlandais, qui date du Moyen Âge. Elle raconte l’histoire du moine Brendan qui prit la mer avec ses frères à la recherche du Paradis. Un jour, ils décidèrent d’amarrer leur navire à un îlot étrange de forme ronde et dépourvu de végétation.
Après qu’ils eurent allumé un feu et mangé de la viande bouillie, le sol se mit à onduler et à s’éloigner du navire. Resté à bord, le moine aida ses frères à regagner le bateau. Ils comprirent alors que ce qu’ils avaient pris pour une île était en fait "le plus grand des poissons de la mer". La légende raconte que, chaque année à Pâques, les frères revinrent sur le dos du monstre dénommé "Jasconius" pour y célébrer une messe et réembarquèrent sur leur bateau sans histoires.
Le cachalot a mauvaise réputation, les marins le surnomment "tyran". Des récits comme "Moby Dick" ont contribué à renforcer cette image négative.
Herman Melville décrit Moby Dick, le Cachalot albinos sans doute le plus célèbre de son espèce, comme "l’esprit du mal parcourant les mers", assoiffé de vengeance et dont l’unique joie est de faire le mal.
Le capitaine Achab est obsédé par Moby Dick : il veut se venger depuis que l’animal l’a privé d’une jambe. Il entraîne donc son équipage dans une folle poursuite à travers les océans. Jusqu’au jour où le combat avec le monstre devient inévitable : Moby Dick fera sombrer le navire.

L'Alecton tente de capturer un calmar géant en 1861, Edouard Riou.
Source : Musée Vivant du Roman d'Aventures / Muséum d'Histoire Naturelle de Lausanne
Pendant longtemps, le calmar géant ou Architeuthis (nom latin) n’exista que dans l’imaginaire des hommes. Il a fallu attendre le 19e siècle pour que les scientifiques aient enfin la preuve de l’existence de ces incroyables céphalopodes vivant en pleine eau.
Le calmar est associé à des attaques de navires et de marins. Certains auteurs pensent d’ailleurs que le Kraken pourrait être un calmar.
Le calmar détenant le record officiel de longueur est celui qui s’échoua le 2 novembre 1878 à Thimble Tickle, sur la côte septentrionale de Terre-Neuve. Il mesurait près de 17 mètres ! Il semblerait pourtant qu’il en existe des spécimens beaucoup plus grands. Ainsi, la découverte de tentacules isolés de calmars d’une étonnante longueur tend à conforter cette hypothèse : l’un d’eux mesurait en effet 14 mètres ! Autre argument : les empreintes de ventouses laissées par le calmar sur la peau du cachalot. Celui-ci est en effet friand de la chair des calmars. Ces empreintes permettent de donner une idée approximative de la taille des calmars géants, à savoir 22 mètres, voire plus…
Dans la littérature populaire consacrée aux mollusques, voire dans certains ouvrages scientifiques, poulpes et calmars ont souvent été confondus.
C’est Victor Hugo qui parla le premier de "pieuvre" (nom que les pêcheurs normands donnaient au poulpe) dans "Les travailleurs de la mer" jetant ainsi le trouble dans les esprits : si l’on considérait les pieuvres comme des poulpes pourquoi les calmars ne pouvaient-ils l’être également ? En effet, poulpe (polype) signifiait "à nombreux pieds" et le calmar en possédait plus que la pieuvre. Par la suite, les écrivains et les marins ont confondu pendant longtemps les poulpes, pieuvres, calmars ou seiches. Par exemple : les mots "poulpe" et "encornet" (ou calmar) désignaient le même céphalopode.

Vue de ventouses d’un tentacule de poulpe
Source : Musée Vivant du Roman d'Aventures / Muséum d'Histoire Naturelle de Lausanne
Contrairement aux idées reçues, la pieuvre est presque inoffensive. Symbole de fécondité en Extrême-Orient ou de sagesse chez les grecs de l’Antiquité*, le poulpe devient dans la civilisation occidentale l’objet de nombreux récits effrayants.
Dans "Les travailleurs de la mer", Victor Hugo écrit : "La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée. Qu'est-ce donc que la pieuvre ? C'est la ventouse. […]. Cela se jette sur vous. L'hydre harponne l'homme. Cette bête s'applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse ; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière ; on dirait une bête faite de cendre qui habite l'eau. Elle est arachnide par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. Chose épouvantable, c'est mou. Ses nœuds garrottent ; son contact paralyse. Elle a un aspect de scorbut et de gangrène ; c'est de la maladie arrangée en monstruosité. "
Suite à cette description terriblement efficace, la pieuvre aura du mal à se remettre de son image de tueuse auprès du grand public.
Dans les légendes scandinaves, il était parfois question de "kraken", sorte de pieuvre gigantesque...
Pour en savoir plus
Cétacé vivant dans les mers arctiques, le narval est caractérisé par le développement considérable, chez le mâle, de l’incisive gauche qui devient une longue défense horizontale spiralée. C’est pourquoi il a été surnommé licorne de mer.
Les hommes ont eu du mal à faire la différence entre " la licorne de mer " et la " licorne de terre ". Pendant longtemps ils se sont demandés si le narval était un poisson ou un mammifère et s’il portait une dent ou une corne…
Sa défense était souvent présentée comme étant la corne d’un animal fabuleux. Elle représentait un danger véritable pour les bateaux car elle pouvait transpercer leurs coques. Au Moyen Âge, on le décrivait comme un monstre gigantesque. Pourtant, si les marins chassèrent le narval avec acharnement sur les côtes du Groenland ou d’Islande, ce n’était pas dans le but de l’anéantir mais plutôt de récupérer sa défense considérée comme magique. Les hommes lui prêtaient, en effet, des vertus antipoison. Elle était également recommandée pour lutter contre l’impuissance masculine.
Au 16ème siècle, un moine franciscain, André Thevet, effectua deux grands voyages maritimes, l’un en Méditerranée orientale et l’autre à travers l’océan Atlantique. Il rapporta qu’il avait croisé pendant son périple, une licorne de mer, appelée Vtelif, dont les marins européens craignaient l’appendice frontal. Elle possédait un corps de poisson gigantesque, une tête de baleine dentue et au-dessus des yeux un os très long en forme de scie.

Source : Compagno, L.J.V., 1984. FAO species catalogue. Vol. 4. Sharks of the world. An annotated and illustrated catalogue of shark species known to date. Part 1 - Hexanchiformes to Lamniformes.. FAO Fish. Synop. 125(4/1):1-249. Pages consultées le 22/02/2006. Fishbase, http://www.fishbase.org/
Dans les mythes et légendes gréco-romaines, islamiques, indiennes, chinoises, africaines…, les requins sont présents.
Dans l’Antiquité grecque et romaine, ils apparaissent dans les œuvres des premiers naturalistes, historiens et géographes. Ainsi, au 5ème siècle avant J.-C., Hérodote (historien grec) raconte que lors de la guerre entre la Perse et la Grèce, 300 navires perses sombrèrent avec 20 000 soldats à bord. Une partie d’entre eux fut dévorée par des monstres marins. On suppose qu’il s’agissait de requins.
La première représentation picturale d’une attaque de ce qui peut figurer être un requin, orne un vase du 8ème siècle avant J.-C., exhumé dans l’île d’Ischia, près de Naples. En 1778, le peintre britannique John Singleton Copley présente un tableau qu’il a intitulé Watson and the Shark (National Galery of Art, Washington D.C.) ou Watson et le requin. Un thème assez peu présent (si l’on excepte les peintres naturalistes).
http://www.nga.gov/cgi-bin/pimage?46188+0+0+gg60b
Le requin blanc (Carcharodon carcharias), héros redoutable du film "Les dents de la mer" de Steven Spielberg (1975) est surnommé le "mangeur d’homme". Malgré la rareté des spécimens dangereux pour l’homme, sa réputation de monstre avide de chair fraîche ne faiblit pas.
Les raies peuvent également être associées aux monstres marins. Les plus grandes de toutes, les mantas, réalisent des sauts inattendus et sonores qui impressionnent les marins.
D’autres raies de taille plus modeste, sont transformées par des taxidermistes en dragons et autres êtres imaginaires revendues à de riches amateurs. Supercherie dénoncée au 18ème siècle par les naturalistes.

Source : Aldrovandi, Ulysse De piscibus libri V et de cetis lib. vnus / Ioannes Cornelius Vteruerius...1613 (1612) sur le site Fondo Histórico Universidad Complutense de Madrid (España
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